En Nouvelle-Calédonie, il existe un clivage au sein de la population d’origine européenne (regroupée sous le terme de « Caldoches ») et la population mélanésienne (désignée par le terme de « Kanaks ») présente sur l’île avant l’arrivée des premiers Européens au 18e siècle.
Ce clivage, cette polarité extrême entre deux communautés que longtemps tout a opposé – origines, culture, mais aussi économie, les Caldoches étant plus favorisés que les Kanaks – atteint son paroxysme dans l’histoire contemporaine entre 1984 et 1988. Les « événements » déchirent alors l’île dans une quasi guerre civile qui se solde par la mort de plusieurs personnes dans les deux communautés et l’épisode meurtrier de la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa.
Ce dernier se déroule en avril 1988, des indépendantistes attaquent la gendarmerie de Fayaoué sur l'île d'Ouvéa, tuant quatre gendarmes et prenant en otages 27 militaires dans une grotte. Quelques jours plus tard, l’assaut est donné par des membres du GIGN et de l’armée. Deux soldats y trouvent la mort, ainsi que 19 indépendantistes. Cette tragédie choque l’opinion, aussi bien sur l’archipel que dans l’Hexagone. Fin juin 1988, Michel Rocard, tout juste nommé Premier ministre, va parvenir à initier la réconciliation en signant les fameux accords de Matignon, dont la philosophie d’ouverture et de concertation entre les deux communautés sera reprise dix ans plus tard par Lionel Jospin qui signera en 1998 les accords de Nouméa, à l’origine des trois scrutins de 2018, 2020 et 2021.
Deux communautés
Dans nos archives, nous avons retrouvé beaucoup de reportages de ces années conflictuelles, entre 1984 et 1988. Nous avons choisi de présenter deux reportages qui montrent à quel point les jeunes, aussi, étaient alors polarisés. Le premier est réalisé le 30 juin 1988 dans une classe d’un collège de Nouméa.
Les jeunes sont en grande majorité blancs. Une adolescente « caldoche » juge que l’île « ne doit pas être indépendante », et ne voit pas comment [les Kanaks] « se débrouilleraient sans [les Caldoches] ». L’un de ses camarades, d’origine européenne, rappelle que le mode de vie entre les deux communautés est « tout à fait différent, et qu’il n’y a pas de vraie comparaison à faire ». Une autre jeune fille caldoche considère que « ce sont les Français qui ont porté toute la modernisation en Nouvelle-Calédonie ». Face à eux, une jeune fille aux origines kanak prend la défense de sa communauté : « Je suis bouleversée par tout ce qui se passe ici. Je trouve ça moche. Tous ces gens qui sont morts. J’ai des cousins qui sont morts. Je ne comprends pas qu’on puisse empêcher un peuple d’avoir sa liberté ».
Jeunes Néo-calédoniens au lycée
1988 - 02:37 - vidéo
Un autre reportage ci-dessus, réalisé le 26 novembre 1988, donne la parole à d’autres jeunes, un peu plus âgés, au lycée La Pérouse de Nouméa, un établissement d’excellence. Interrogés dans la cour, les jeunes ne se mélangent pas entre communautés. Un kanak explique qu’il « ne s’agit pas de racisme, mais [que lui et ses amis] préfèrent rester entre copains, entre gens de [leur] race ».
Alors qu’une jeune kanak dit souhaiter l’indépendance dans 10 ans, sans avancer aucun argument, un autre jeune mélanésien se dit confiant dans la possibilité d’une « entente entre les deux communautés », souhaitant, après les accords de Matignon, non une « indépendance mais plutôt une coopération entre les deux communautés ». Un peu plus loin, un groupe de caldoches donne à son tour son impression sur le processus de paix de Matignon : « Je crois que le but de la plupart des Mélanésiens du territoire, c’est de vouloir l’indépendance. C’est compréhensible, mais le problème c’est qu’ils ne sont pas seuls », dit l’un deux, ajoutant : « On leur a tout apporté. On les a aidés, on a tout construit, on a fait beaucoup de choses. Ils désirent maintenant [l’indépendance], mais avec ce que nous avons construit ». L’indépendance de la Nouvelle-Calédonie « dans 10 ans », son ami y croit aussi, dépité. Un avis que ne partage pas un troisième membre du groupe, qui tout en affichant son « désir » de rester « dans la France », confie avoir le « profond sentiment » que « les loyalistes [les partisans du maintien de l’île sous souveraineté française] iront plus en grandissant qu’en diminuant ».
Pour les créateurs de contenus
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